L’auteur de Stupeur et tremblements (Grand Prix du roman de l’Académie française 1999) et de Métaphysique des tubes poursuit ici l’exploration d’une veine autobiographique qui nous ramène au Japon de sa petite enfance, avant de faire revivre ses souvenirs de Pékin, New York, le Bangladesh et autres lieux où la conduit la carrière d’un père diplomate.
Au cœur du kaléidoscope : la faim. La faim physique, d’abord, qui lui fait traverser les parages dangereux de la boulimie, de l’alcoolisme enfantin, de l’anorexie. Et puis le mystère de la faim, ce manque absolu, ce défaut de réalité, cette quête perpétuelle d‘un accomplissement inaccessible, qui peut-être explique autant l’histoire des peuples que celle des individus.
Les figures du père, d’une nourrice japonaise, d’une sœur tendrement aimée, paraissent dans ce récit pudique et sincère, où derrière la romancière à succès, maniant l’humour noir et la provocation, se dessine une Amélie Nothomb plus grave, à la recherche d’elle-même parmi ses ombres.
Au commencement Dieu était un tube, puissant de l’invincible force de l’inertie, se contentant d’absorber et d’excréter les aliments, sans aucune volonté. Il était né en 1967, au Japon, de parents belges. À deux ans, Dieu se réveilla, il hurla, et seul le plaisir sut apaiser sa colère. Il cessa alors d’être Dieu, pour devenir “Moi”. Vint le moment où il pouvait montrer à son entourage qu’il savait parler ; mais quels premiers mots choisir, pour faire plaisir à tous ? Avec une profondeur délicatement ourlée d’humour, la narratrice raconte les trois premières années de sa vie. On y découvre sa première tentative de suicide, sa rencontre avec le chocolat blanc ou son premier deuil. Amélie Nothomb nous offre un roman surprenant, admirablement écrit, en équilibre entre métaphysique et légèreté.
Enfin, je me décide à dédier un billet aux deux romans autobiographiques d’Amélie Nothomb, lus à la suite sans réelle intention. En effet, avant d’entamer une nouvelle lecture, je pioche au hasard de mes préférences un livre dans ma bibliothèque et il se trouve que les deux ouvrages en question ici se sont laissés “attraper” l’un avec l’autre, comme s’ils ne pouvaient se déguster l’un sans l’autre. Magnifique. Et pourtant, chaque fois que je me suis remémorée l’idée d’un petit billet leur étant consacré, j’ai été prise de flemmardise aiguë, allez comprendre. Je viens, à l’évidence, de me mettre un sérieux coup de pied aux fesses…
Coup sur coup, donc, mais dans le “mauvais sens”, puisque j’ai entamé le périple par la faim. On y découvre une Amélie enfant, épanouie, intelligente, sarcastique, drôle, exubérante puis une adolescente comme beaucoup d’autres, complexée, incomprise, perdue. Avec les mots d’aujourd’hui, elle écrit et décrypte son existence d’hier. Comme toujours, il est difficile de découdre le vrai du faux, le réel de l’imaginaire, les faits de la spéculation…l’objectivité de la subjectivité de l’écrivain devenu un “grand”. L’auteur se joue clairement des clichés autobiographiques, elle n’est ce qu’elle est que par son vécu et son vécu n’existe qu’à travers son devenir. Tout ceci se confirme avec les tubes, c’est pourquoi je suis ravie de l’avoir lue ensuite. Comment se remémorer avec une exactitude aussi impeccable, les trois premières années de sa vie? Il est bien évident que l’auteur spécule, qu’elle imagine, qu’elle suppose, qu’elle s’interroge, qu’elle couche sur papier ce qu’elle a pu entendre dire ou supposer par ses proches concernant sa toute petite personne. Après tout, Dieu ne serait rien sans les hommes pour croire en lui et le raconter.
L’ironie de ce type d’écrit m’amuse au plus au point, démêler la vérité du reste n’est pas le plus amusant. Il est ravissant de voir comment Nothomb nous parle d’elle avec une subtilité, sans aucun doute absente à l’époque des faits, et qu’elle tente pourtant d’imposer comme innée à son personnage enfant. J’adore.

